Whiplash - Damien Chazelle [Analyse]

Whiplash, Damien Chazelle

Whiplash, qu’on pourrait traduire « coup de fouet » en français, est le deuxième long-métrage du jeune réalisateur et scénariste américain Damien Chazelle, 30 ans, après le méconnu (inconnu) Guy and Madeline on a Park Bench.

I. Un film d’une violence rare…

La première scène du film nous laisse déjà entrevoir ce que sera la suite. Caméra fixe dans un couloir. Le point de fuite est occupé par une batterie – une arme. Derrière elle, un musicien – un soldat, qui s’exerce. Puis, la caméra avance. Entre dans la pièce, et s’arrête à nouveau. Terence Fletcher fait son apparition. Les deux personnages principaux sont déjà présents, comme pour signifier au spectateur que rien d’autre n’aura d’importance dans ce film que Terence Fletcher, chef d’orchestre – commandant entraînant, et Andrew, batteur – soldat (sur)entrainé, les autres personnages n’étant finalement que des figurants ahuris, eux aussi spectateurs, en quelque sorte. A travers cette relation sauvage entre deux hommes, Damien Chazelle montrera également ce qu’est la musique, la folie qu’elle entraîne, la souffrance qu’elle engendre, la destruction qui lui est inhérente.

On aura entendu que le film est stéréotypé, que le point de vue est trop américain, que la violence n’est pas la clé ouvrant la porte de la perfection. Mais la musique n’est elle pas stéréotypée ? Le jazz n’est-il pas américain ? La musique, comme le sport, ne tolère aucune supercherie. Mis à part quelques génies, tous les musiciens qui ont triomphé du temps, qui ont accédé à l’éternité, n’ont jamais triché. La seule possibilité pour réussir est le travail, et le travail engendre la violence. Et c’est là où le film est sublime. En effet, il montre ce qu’est la musique comme jamais auparavant. Seul De battre mon cœur s’est arrêté s’était approché de cet idéal réaliste, quasi documentaire qu’a atteint Whiplash. Les mains qui saignent, les cris, la fureur, les pleurs, la souffrance, tous ces faits que la caméra filme, ne sont pas des hyperboles, c’est une réalité. Tout les musiciens dotés d’une ambition artistique (aussi mince soit-elle) le reconnaitront.

Damien Chazelle a affirmé vouloir « faire un film de guerre, où les instruments seraient des armes ». Dans un film de guerre, existent des scènes de combat. Et Whiplash ne déroge pas à cette règle du genre. Si bien sûr le combat existe entre Fletcher et Andrew (on le reverra), il existe également entre Andrew et sa batterie, entre Fletcher et son orchestre (pour le coup, la relation est vraiment à sens unique), et entre Fletcher/Andrew et leur entourage respectif : exemple du repas de famille d’Andrew, et du combat de la famille du musicien suicidé envers Fletcher.

L’élément le plus caractéristique de cette violence, c’est sans doute les répétitions enragées d’Andrew. Lors de ces répétitions, le désir de Chazelle se substitue à la réalité. Andrew s’entraîne répète ses gammes, et les conséquences sont semblables à celles d’une guerre. Sa batterie n’est plus un instrument, c’est une arme. Ce qui l’entoure n’est plus une pièce vide, c’est un no man’s land, où seul un kamikaze, un « vent divin » subsiste. C’est lui-même qui crée cette bataille pour la perfection, pour ce quart, ce huitième, ce seizième, voire peut-être ce trente-deuxième de temps qui l’éloigne encore de la justesse absolue. Et plus la précision s’approche, plus le reste s’éloigne. Le monde alentour n’existe plus, Andrew est seul, avec sa souffrance et sa détermination. Il atteint ses limites, les dépasse, les saisit et les repousse le plus loin possible. La batterie, elle, est traitée comme un être à part entière, elle est presque vivante, filmée comme elle est par la caméra de Chazelle : fixe, elle montre froidement ce que devient Andrew, elle retranscrit sa folie et son autodestruction, sous couvert de recherche de perfection ; mobile, quand les inserts sur les différents éléments de la batterie se succèdent au rythme des battements, elle montre, épileptique, ce que fait Andrew, elle retranscrit son état second, son épuisement total, son traumatisme masochiste. On assiste, halluciné, fasciné, impuissant, à ce supplice volontaire, à cette mise à mort durant laquelle le couperet serait actionné par le supplicié lui-même, tomberait lentement, et s’arrêterait finalement juste au-dessus de sa gorge palpitante, comme pour le prévenir et le mettre en garde. Ce couperet animé, c’est les mains de Andrew. Mains immaculées au début, saignantes à la fin. Le rouge du sang frappe, au milieu de cet environnement lugubre, froid, sombre, éclairé magnifiquement, où le seul élément mis en valeur n’est autre que la batterie, et son tortionnaire torturé par son outil. Andrew finira par plonger ses mains dans de l’eau glacée, qui se maculera de sang, les couleurs se mélangeront, comme pour signifier qu’il y aura eu un avant, et un après : transparente, puis mélangée, telle est la couleur de l’eau, à l’image du comportement de Andrew.

Durant ces scènes, on a l’impression que les relations s’inversent entre Andrew et sa batterie. D’abord maître de son arme, l’asservisseur est progressivement asservi par celle qui a été asservie, Andrew est dépassé par sa batterie, il en devient dépendant. Au fur et à mesure de l’avancée du film, le musicien passe du libre arbitre à la soumission. Il n’est plus capable de choisir, il est possédé. Il s’autodétruit, et en est presque conscient. Sa relation amoureuse est anthologique. Quand Nicole lui demande si elle a bien compris ce qui allait se passer (Andrew allait triompher du temps, rester dans l’histoire, et qu’elle, allait disparaître), il lui répond simplement « oui ». Il n’est même pas déçu, il expose, lucide, sa situation, et, beaucoup moins, son avenir rêvé, fantasmé, tellement convoité qu’il finit par l’emporter sur la réalité. Andrew allait au cinéma avec son père, il ne voit plus son père, il ne va plus au cinéma. Andrew mangeait avec sa famille, il ne mange plus avec eux. Andrew marchait, il ne marche plus. Les soirs, il travaille, de jour, il est avec Terence Fletcher, le deuxième personnage du film.

Et la violence est là aussi. Dans ce film, la souffrance n’appartient pas qu’à la nuit, le jour en possède également son lot. Andrew passe ses journées en compagnie d’un tyran, Fletcher, dont il sait qu’il est le seul qui peut l’emmener vers la perfection. Et Fletcher sait qu’il est le seul à pouvoir guider ses élèves vers la perfection. Celui-ci défend la théorie de la réussite par l’anéantissement, par l’exigence. Il répète l’anecdote de Charlie Parker, célèbre jazzman, qui serait devenu le meilleur, après que son professeur lui ait lancé une cymbale à la tête, parabole de cet idéal barbare mais d’une efficacité sans égale. Cette histoire, Andrew finit par s’en nourrir, et la rabâche à qui veut l’entendre, comme une excuse pour se justifier de son état de débauche totale.

En compagnie de ce charmant tyran, Andrew sera humilié, presque torturé, insulté, mis en concurrence avec les autres percussionnistes, qui auraient du être des amis, et qui, faute d’en être, ne sont même pas des alliés. Pour illustrer cela, comment ne pas parler de la scène où Terence fait répéter seuls ces batteurs pendant des heures, laissant à leurs occupations les autres membres de l’orchestre ? Ici, Fletcher fait étalage de toute sa sauvagerie. Il insulte, il hurle, il postillonne sur ses élèves, ses esclaves qui se succèdent à la batterie pour jouer toujours plus vite, toujours plus juste. Fletcher n’est jamais satisfait, et, toujours, ces batteurs se succèdent à un rythme infernal, membres d’une orgie de sang et de sueur, liquides qui se mélangent, se mêlent, sur les corps dévastés, et sur les instruments martyrisés. Andrew et les autres sont tels des Sisyphe revisités, qui, à défaut d’être condamnés à faire rouler au sommet d’une colline un rocher voué à toujours redescendre, le sont à satisfaire un maître qui ne le sera jamais. Andrew finira par triompher de cette épreuve, tel un demi-dieu mythologique. La violence de cette scène, et de toutes les autres, ne résident pas seulement dans sa virulence intrinsèque, mais aussi et surtout, dans leur succession. Si nous ressentons ainsi la fureur, c’est car elle se répète, de jour comme de nuit. Nos consciences, déjà ébranlées par les événements nuptiaux, où Andrew se déchaîne à la faveur de la nuit silencieuse qui approche, sont de nouveau attaquées, mais cette fois de jour, sans qu’un armistice ne soit jamais signé.

II. … Sublimée par une relation complexe et ambivalente…

A travers ces événements musicaux barbares et virulents, Chazelle trace également les contours d’une relation que certains auront trouvé banale et à sens unique, alors qu’elle est en réalité compliquée, ambiguë, entre Andrew et Terence. Bien sûr, il est impossible de passer à côté de la dimension tyrannique qui régit les contacts entre les deux hommes. Terence prend un malin plaisir à humilier, à briser son élève, à le pousser dans ses derniers retranchements mais dans le seul but de l’emmener plus loin, au-delà, vers la perfection, car Fletcher sait que son élève est doué, qu’il a les capacités de devenir le meilleur. En retour, Andrew le comprend bien, et, s’il ne tolère pas les crises de son chef d’orchestre, il cerne bien leurs utilités. 

De plus, l’élève admire le chef d’orchestre. En quelque sorte, le statut de Fletcher est un idéal à atteindre, car il symbolise le pouvoir, le talent, l’excellence, en somme, la victoire sur la musique. Mais Fletcher, et c’est un de ses multiples défauts, ne sait pas s’arrêter. Quand Andrew devient fou, qu’il est percuté par une voiture, et quand il arrive sur scène ensanglanté, Terence ne fait preuve d’aucune tolérance, il l’enfonce d’ailleurs encore plus. Mais d’ailleurs, pourquoi devrait-il l’aider ? C’est bien lui, le maître, et il se doit d’incarner la perfection. 

Toujours-est-il que Andrew finit par craquer, et c’est désormais lui qui insulte, qui hurle et postillonne, bref moment d’éternité, puisqu’en musique, plus que partout ailleurs, c’est bien le professeur qui a le pouvoir (et c’est ce qui fait d’ailleurs la beauté de la dernière scène). Andrew se retrouve à la porte, lui, le batteur le plus prometteur du meilleur conservatoire de musique de New York. Alors, il se venge, et les rapports, faute de s’inverser, redeviennent égaux. Fletcher n’est plus chef d’orchestre, Andrew n’est plus son élève. Ils sont désormais deux connaissances. 

Alors, quand Andrew rejoint l’orchestre de Fletcher, après qu’ils se soient rencontrés dans un bar, on se dit que c’est reparti, et qu’Andrew sera de nouveau emprisonné. Les événements nous donnent d’abord raison, Fletcher est conscient de la dénonciation d’Andrew, et il cherche à le détruire à vie. Alors, sur scène, Andrew comprend, et il prend le pouvoir. Pour la première fois, c’est l’élève qui dirige le chef. Andrew dit au contrebassiste « je te ferai signe ». Terence est impuissant, il est complètement dépendant de son batteur. Andrew lance les morceaux, et Fletcher le suit. Quand le batteur se lance dans son dernier solo, le chef d’orchestre le soutient, le guide pour la première fois du film, comme si Andrew avait triomphé d’une dernière épreuve. Andrew termine son solo, et le film se termine sans qu’on ait pu connaître la réaction du public si exigeant de New York. Mais après tout, qu’importe, c’est la relation de ces deux hommes qui est la plus belle, elle qui aura tant évolué durant le film, nuances sublimes et inversions vives.

III. … Qui n’aurait jamais existé sans des personnages complexes et profonds, …:

Il est d’abord important de souligner les extraordinaires performances des deux acteurs du film : J.K. Simmons, absolument monumental dans ce film, et Miles Teller, nouvelle coqueluche d’Hollywood.

Si cette relation est possible, c’est grâce à la qualité des deux personnages du film. Terence est la complexité, Andrew la simplicité. Deux facettes d’un même élément, Yin et Yang, nuit et jour. Tout les oppose, mais une chose les réunit : la musique.

Andrew, d’abord, n’est pas si simple que ça. Si évidemment, on peut se borner à voir en lui sa quête de perfection, et son autodestruction, on peut également repérer d’autres aspects. Il est d’abord à la recherche de reconnaissance, et ce, à plusieurs échelles. Une échelle familiale, ou « proche » d’abord, comme on peut le constater durant la scène du repas de famille : Andrew est effacé devant la narration des exploits des autres jeunes de la table, les convives ne l’écoutent pas, ne s’intéressent pas, préférèrent entendre les histoires de football américain. Andrew se vexe, s’énerve, devient cinglant, et se met en avant, comme régulièrement dans le film, conscient de son talent. Ensuite, Andrew cherche la reconnaissance historique, ou « lointaine ». Il cherche à entrer dans l’histoire, comme ses idoles, qui elles ont réussi à triompher du Temps, à se rendre immortelles en quelque sorte. En guise d’avertissement trône la phrase « quand on a pas de talent, on finit dans un groupe de rock », preuve de l’humour du film, mais aussi et surtout, de la peur du jeune homme de se perdre, de rentrer dans le rang.

Pour se faire, Andrew entreprend un véritable dépassement de soi, que les psychédéliques auraient particulièrement apprécié : si les psychés utilisaient du LSD ou de l’héroïne pour accélérer le passage en état de transe, Andrew utilise sa batterie, pour accéder au même idéal : un état second, de beauté pure, pour le batteur : la perfection musicale. Il va tomber dans un état de folie pure, où plus rien n’aura d’importance (famille, amis), l’exemple le plus marquant est sans doute son accident de voiture : Il aura pris tous les risques pour arriver au premier temps, et, même blessé, il continue à avancer. Sa voiture est renversée, il est blessé, mais cela l’importe peu, la musique le possède. Si on devait d’ailleurs déterminer le point culminant de ce délire, ce serait bien cette séquence surréaliste, chose étrange, puisque la conclusion de cette séquence marque également la fin du délire (renvoi du Conservatoire et retour à une vie normale), délimité donc dans le temps, et cela est capital, car ses limites concrètes permettent d’affirmer qu’Andrew n’est pas fou, mais que c’est bien son entraînement qui était fou. Après un bref interlude de tranquillité et de calme, Andrew est de nouveau sollicité par Fletcher, et le délire le reprend. Délire semblable dans sa forme mais important lui aussi, car il permet de montrer que seul un événement contraire à sa volonté, indépendant de son libre arbitre peut le sortir de cette folie. En effet, quand son père lui vient en aide au dernier concert après qu’Andrew soit sorti de scène, le batteur ignore ce que lui dit son père, ce dernier voulant simplement le faire sortir de cette spirale, et retourne sur scène, où il finit par prendre le pouvoir sur Fletcher.

Beaucoup se sont limités à voir Andrew comme un personnage sans aucune personnalité, condamné à rester soumis. Mais que dire de la scène du repas de famille ? Que dire de la scène finale ? Que dire aussi de la scène où il qualifie le nouveau batteur de « nul » ? Que dire de ses altercations violentes avec Fletcher ? Si sa relation avec Fletcher est si souvent tyrannique, c’est car elle lui est imposée par la force des choses. Andrew ne peut s’en défaire, et doit s’en accommoder, s’il souhaite continuer à progresser. En quelque sorte, Andrew aura toujours gardé le contrôle. Avant de sombrer dans la folie, c’est bien lui qui prend toutes les décisions. Personne ne décide pour lui. Il est le seul maître de son destin.

Beaucoup ont trouvé Andrew trop simplet. Mais que dire de son long conflit intérieur, ayant pour sujet la vengeance vis-à-vis de Fletcher ? Andrew finit certes par dénoncer Fletcher, mais c’est au terme d’une longue hésitation, entre deux points de vue simples, mais qui créent la complexité : vengeance pour ce que Fletcher lui a fait subir, et pour le résultat que l’on connaît (renvoi du Conservatoire), ou non-vengeance car Terence, en définitive, n’est coupable d’aucun crime, si ce n’est l’accompagnement vers la perfection. Tout cela, Andrew en est conscient. Il sait également ce qu’il fait quand il conclut sa relation avec Nicole, une fille pourtant « bien », Andrew sait sur quelle piste il s’engage, et ne veut pas entraîner avec lui cette fille.

Terence, ensuite. Si bien sûr le trait dominant de sa personnalité est sa démence barbare et masochiste, ce personnage que beaucoup ont qualifié de « général nazi », est lui aussi doté d’une finesse mélancolique. Mais parlons d’abord de cette violence, présente très rapidement dans le film. Dès la première scène, Fletcher est très véhément vis-à-vis d’Andrew, mais c’est sans compter sur le renvoi ultra-violent d’un instrumentiste qui suit, lors de la première répétition de Andrew. En effet, le chef va renvoyer un jeune homme qu’il aura incité à avouer une faute qu’il n’a pas commise, Fletcher se justifiant en disant qu’il préférait quelqu’un jouant faux, mais qui sait qu’il joue faux, plutôt que l’inverse. Lors de cette scène, l’orchestre, bien sûr, est pétrifié, mais c’est également le cas des spectateurs, enfoui dans leur siège, comme si Chazelle avait réussi à faire entrer le public dans l’orchestre, et en avait tant de musiciens, eux aussi atterrés devant la violence de cet homme. Mais si cette violence est présente, ce n’est pas sans raison. En effet, Terence Fletcher pense que cette violence est le meilleur moyen pour élever ces élèves à un stade nouveau, à un stade d’excellence, de perfection (quitte à être redondant). Si il pensait que d’autres solutions étaient envisageables, Fletcher n’hésiterait pas à les utiliser, mais il ne voit que celle-là : l’exigence poussée à l’extrême, et déjà rencontrée dans Black Swan.

Si Fletcher pousse ainsi ses élèves, c’est parce qu’il aime le jazz. Il adore cela, comme en atteste la scène durant laquelle il joue du piano, dans un bar. Ce n’est pas un virtuose, loin de là, mais on sent qu’il aime ce qu’il fait, et, peut-être pour la première fois du film, il apparaît heureux, serein et reposé. En discutant avec Andrew après le concert, il lui affirme, mélancolique et calme, que le jazz est en train de disparaître car les élèves ne supportent plus les anciennes méthodes, ses anciennes méthodes. Les élèves, selon lui, ne supportent plus les exigences de leur professeur, et n’atteignent donc plus le niveau de leurs prédécesseurs. Ces paroles prennent une saveur particulière quand on les met en perspective de la situation actuelle : dans le monde, aujourd’hui, tout est uniformisé. A cause de la mondialisation, plus rien ne sort du lot, tout est voué à être identique. La différence est stigmatisée, l’imitation adorée. Les jeunes, collégiens, lycéens, étudiants, sont pour la plupart incapables de travailler, et ne supportent plus l’exigence. C’est ce que Chazelle dénonce dans son film, brièvement, mais clairement.

Fletcher apparaît également nostalgique, tourmenté, voire même torturé, lorsqu’il évoque la disparition d’un de ses anciens élèves. Se sentant peut-être coupable de sa mort (ce qui est le cas), il fait croire à ses élèves que le jeune jazzman est mort dans un accident de voiture, alors qu’il s’est en réalité suicidé, brisé par les méthodes de Terence Fletcher. Ce dernier va alors leur faire écouter un enregistrement de ce musicien. Les larmes aux yeux, il leur fait remarquer le talent du nouveau décédé. « Ecoutez comment il était doué » dit-il… Dans ce passage, Fletcher fait preuve de sentiments, d’humanité, il dévoile ses faiblesses au grand jour, preuve qu’il n’est pas qu’une machine de guerre. Son exigence prend alors la forme d’une quête personnelle, au même titre que celle d’Andrew, mais Fletcher cherche lui à continuer ce qu’il a toujours entrepris : faire éclore des génies. Ce qu’il n’a pas réussi avec son ancien élève, il le réussira avec un autre. Et cet autre, c’est Andrew.

Fletcher possède également des façes sombres. Manipulateur et vengeur. Manipulateur quand il réussit à convaincre Andrew de jouer dans son ensemble, alors qu’il cherche en réalité à le rayer de la carte du jazz. Vengeur donc, quand il lance un morceau que Andrew n’a jamais eu le loisir de travailler. Fletcher apparaît ici dans toute sa noirceur. Mais il finit néanmoins par soutenir son jeune élève, doux contrepoint de cette face sournoise et vicieuse de sa personnalité.

Pendant tout le film, Fletcher et Andrew ont développé, derrière les traits volontairement grossiers de leur caractère, une personnalité bien plus complexe que les apparences ne le laissaient croire. Quête personnelle, dépassement de soi, nuances, renversements, conflits internes… Toutes ces nuances, dignes d’un tableau impressionniste de Monet, sont magnifiquement traitées par Damien Chazelle.

IV. … Et qui consacre finalement un réalisateur :

Rien, sans doute, n’aurait été possible sans l’extraordinaire maîtrise du jeune cinéaste. Récompensé à de multiples reprises et nominé aux Oscars, le film est un vrai succès, mais c’est aussi et surtout, Chazelle qui est récompensé et reconnu.

Chazelle expose d’abord dans son long-métrage, une certaine vision du jazz, à travers Fletcher bien sûr, mais aussi à travers Andrew. Les références aux grands génies du jazz se multiplient : Charlie Parker, Buddy Rich, Louis Armstrong, Miles Davis pour ne citer qu’eux. De plus, le répertoire dans Whiplash est vaste : Whiplash d’abord, qui a donné son nom au film, même si j’aurais préféré… Caravan, dernier titre entendu à l’écran, celui par lequel Andrew prend le pouvoir, ou Intoit de Stan Getz. Chazelle déploie un regard plein d’affectation, de compassion, et d’humour (la phrase : « quand on a pas de talent, on finit dans un groupe de rock »), ainsi que de sens critique (point de vue de Terence Fletcher sur la musique, comme vu plus haut). Il faut dire que Damien Chazelle connaît bien ce milieu, lui, qui a étudié dans un Conservatoire. Mais cette vision du jazz, n’est pour lui qu’un exemple de la Musique en général. Son regard sur le jazz, pourrait peut-être être le même sur la musique classique ou le punk.

Conclusion :

Whiplash est donc un des meilleurs films de l’année (juste derrière l’indétrônable Only Lovers Left Alive). Consacré par sa violence, ses portraits psychologiques, le film consacre un réalisateur et des acteurs.

Nous attendrons donc avec impatience la suite de la carrière des 3 protagonistes du film : Miles Teller, J.K. Simmons, et Damien Chazelle.

 

« Je vous ferai signe »

Alexandre Javal-Evel.

Whiplash - Damien Chazelle [Analyse]

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