Once Upon A Time In America - Sergio Leone

Il était une fois, un temps où les hommes étaient des hommes et les femmes étaient des femmes.  Mais il était également une fois un temps où les hommes étaient des ordures et les femmes étaient des hommes. Dans cette critique, je ne parlerai d'aucun des deux. Je préfère parler d'Il était une fois en Amérique et de la folie descriptive et perfectionniste de Leone, qui aura passé 12 ans sur ce film. Et je parlerai encore et surtout de la puissance évocatrice de ce chef  d'œuvre reconnu. 

Fiche technique

  • Titre français : Il était une fois en Amérique
  • Titre original : Once Upon a Time in America
  • Réalisation : Sergio Leone
  • Scénario : Leonardo Benvenuti, Piero De Bernardi, Enrico Medioli, Franco Arcalli, Franco Ferrini (en) et Sergio Leone, d'après le roman The Hoods de Harry Grey
  • Production : Arnon Milchan et Claudio Mancini
  • Société de production : P.S.O. International
  • Distribution : Warner Bros.
  • Musique : Ennio Morricone
  • Direction artistique : Carlo Simi
  • Costumes : Gabriella Pescucci
  • Photographie : Tonino Delli Colli
  • Son : Jean-Pierre Ruh, Fausto Ancillai
  • Montage : Nino Baragli
  • Budget : 30 000 000 $
  • Format : Couleurs (Eastmancolor - Kodak) - 1,85:1 - Son mono - Stéréophonique Dolby - deuxième doublage 35 mm
  • Genre : drame, romance
  • Durée : 229 minutes

 Critique

Tout commence dans une fumerie d'opium. On y rencontre pour la première fois Noodles, poursuivi par des assassins. Sonnerie de téléphone. Et encore. Sonnerie de téléphone. Elle pousse Noodles à repenser aux événements passés tandis que son entourage est sauvagement assassiné ou torturé... Et encore, et toujours cette maudite sonnerie qui nous hante bientôt  autant qu’elle semble hanter Noodles. Chaque sonnerie évoque un nouveau souvenir et la vie tragique de Noodles. Sonnerie dont on comprend plus tard qu'elle est l’annonce d'une nouvelle funeste. Sonnerie qui entraînera Noodles dans une vie de remords.

Il était une fois en Amérique n'est pas un film historique sur les Etats-Unis, même s'il se déroule à la fin de la Prohibition. Non. Once Upon A Time in America, d’après son titre original, raconte une tragédie : la montée dans le milieu du crime, voir de la pègre, d'un gang de délinquants juifs vivant pendant leur jeunesse dans un quartier pauvre, et qui sont vite confrontés à la violence. La chute est brutale, la trahison orchestrée de toutes pièces par celui dont on ne se doutait pas.

Mais avant de parler de trahison, évoquons d'abord les personnages qui la composent. D'abord, Noodles, évidemment. Une sorte de loser qui arrivera à se faire un nom grâce à de l'alcool, mais qui finira complètement dépassé par les événements et rattrapé par ses regrets. Puis, Max, jeune ambitieux, peut être moins loser que Noodles financièrement mais tout aussi raté sentimentalement. A citer également, Déborah, violée par l'un, volée par l'autre. Sans oublier le petit Dominic, qui dans sa courte vie, n'aura qu'eut le temps de gémir dans l'insouciance de l'enfance : "J'ai glissé". Insouciance révolue.

Mais parlons de Noodles et de Max, dont l'ambiguïté de l'amitié est assez symptomatique. En effet, les deux personnages sont d'abord rapprochés par une envie commune de s'élever dans les milieux sociaux, lassés par la ségrégation vis à vis du leur. Puis, Noodles est envoyé en prison. Max ne l'oublie pas et vient le retrouver à sa sortie de prison pour l'entraîner de nouveau vers le crime. Mais pourquoi ? Par amitié ou pour lui même ? Toujours est-il que c'est bien son égo démesuré qui prendra le dessus puisque Max finira par orchestrer la chute de son ami en lui prenant tout : son argent et l'amour.

Il faut dire que Noodles n'a pas aidé les choses vis à vis de Déborah, son amour d'enfance. Cette relation est marquée par tout et aussi n'importe quoi, par de la tendresse et de la violence. Surtout n'importe quoi, finalement. D'abord par la curiosité de l'enfance, quand Noodles observe sa bien aimée par un trou dans le mur, et qu'elle, se sachant très bien observée, se déshabille de façon assez significative. Puis, par la passion de l'adolescence. En effet, Noodles n'oublie jamais Déborah, même en prison et même après 10 ans. Puis, par le feu de l'âge adulte. En effet, quand le brigand sort de prison, Déborah ne cessera d'entretenir la passion de Noodles, avançant de un pas et reculant de deux, pour finalement finir par être violée par Noodles sur la banquette arrière d'un taxi. La classe.

Violence physique qui côtoie le spectateur assez régulièrement. Entre la violence sexuelle, illustrée par le viol de Déborah, mais également celui de Carol;  et les meurtres et tortures à répétition, illustrations de la violence physiques, Sergio Leone dresse un portrait assez sauvage de la société de l'époque, partagée entre  la classe de l'apparence extérieure des Hommes et la sauvagerie de leur réalité intérieure. Mais ce portrait viril est atténué par l'amitié sans tache que se vouent les membres du gang entre eux. Leone montre ici la complexité interne d'un homme, prêt à tuer et à violer d'un côté, et à se sacrifier de l'autre. La trahison en sera d'autant plus violente.

Mais Leone est plus fin que ce que l'on pourrait croire en apparence. Outre la violence physique, l'italo-américain fait également appel à la violence psychologique. On peut citer la mort de Dominic, qui, outre la violence physique évoque également des sentiments de tristesse assez importants, exacerbés encore plus par cette simple phrase : "J'ai glissé". De plus, la compréhension lente et laborieuse de la tragédie de la vie de Noodles, se fait en même temps pour le spectateur que pour le personnage. Plein de sang froid, on s'aperçoit, horrifié, que tout n'a été que mensonge. 35 ans après, 35 ans trop tard, Noodles se lance dans une quête de vérité, de recherche du Temps perdu.

D'ailleurs, les hommages à Proust sont au rendez-vous pendant tout le film. Une des premières phrases du chef d’œuvre visuel est incontestablement empruntée au chef d'œuvre écrit « À la Recherche du Temps perdu » : « Qu'as tu fait depuis si longtemps ?  - Je me suis couché tôt »; rappelle la première phrase de l'œuvre de Proust : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ». D'autres hommages se répètent pendant tout le film et feront dire à certains que Il Etait une fois en Amérique est en réalité une madeleine truffée à l'opium, avis finalement pas si éloigné de la réalité.

Noodles finit bien par tout comprendre. Mais lui même ne semble pas être vraiment surpris. Sans proférer une parole, lui, brigand qui est mort pour la première fois le jour de sa fuite, n'a plus réellement envie de connaître les causes de cette mort. Le Temps est passé par la. La douleur a fait place à la nostalgie. La peur à la mélancolie. Noodles s'est fait une raison, et, malgré toutes les déchirures, il ne semble garder que les bons souvenirs de cette vie qu'on pourrait presque qualifier de vie antérieure. En effet, Noodles est vieux, et il montre ici la puissance de l'amitié. Pendant 35 ans, il a vécu avec une blessure qu'il a longuement soignée avec des bons souvenirs, en faisant revivre ses amis. Alors, quand il apprend la trahison, il se rend compte que tout cela n'a plus aucune importance. Noodles a tout perdu, et, quand Max lui propose enfin son dernier contrat, il ne bronche même pas, il refuse simplement, au nom du passé, au nom de cette bande d'amis qui furent ses seuls proches, y compris Max, car ces derniers, pour Noodles, sont bien tous morts dans l'intervention de la police. Max n'a jamais survécu. 

Pour amener le spectateur à cette conclusion, Sergio le Grand fait appel à tout son génie, et particulièrement à son génie narratif. Il dresse d'abord une atmosphère lente, en soignant tous les détails, et en étirant toutes les durées, mais en la rendant finalement fine et élégante. Puis, dans cette atmosphère feutrée, il fait entrer en jeu un important arsenal de voyages temporels, qui arrivent le plus souvent rapidement, par surprise, le plus souvent invoqués par une réminiscence, par une sorte de Madeleine de Proust, comme vu plus haut. Once Upon a Time in America montre donc un fameux contraste entre lenteur et vitesse. 

En entremêlant autant le passé, le présent, et peut être même le futur - tout dépend du moment où l'on se place pour comprendre l'histoire - Leone réussit finalement à détruire le temps. En réalité, le réalisateur crée une poche temporelle, où tout n'est plus qu'impressions et interprétations. Tout s'emmêle, dans le simple but de donner un sens au film. A partir de n'importe quel moment de celui-ci, le spectateur peut dans tous les cas trouver ce qu'il est venu chercher. La réside la force du film : qu'on le prenne en 1933 ou en 1968, qu'on considère la vie de Noodles comme un rêve ou non, le film a toujours une signification. 

Je me vois obligé de parler maintenant de l'opium. Beaucoup de spectateurs se sont bornés à la compréhension du film en fonction de l'opium. Personnellement, je pense que l'opium n'est qu'un prétexte pour Sergio Leone, un élément sans importance. La compréhension du film ne se fait pas en 1933, au moment où Noodles fume, mais 35 ans plus tard, quand tout n'est plus que cendres. C'est la période où Noodles est vieux qui est la plus importante, car c'est elle qui permet au spectateur de tout comprendre. Mais peut être enfin, que tout le monde se trompe, peut être que Leone a simplement voulu brouiller les faits, pour que chacun puisse y voir sa propre interprétation du "sens" du film.

Ce sens, tant discuté, est source de polémique. Pour moi, il n'a aucun réel intérêt, puisque l'intérêt premier du film n'est pas de comprendre les faits mais de les interpréter à souhait. Des dizaines et des dizaines de compréhensions sont possibles. Mais si on me demande mon avis, le voici : dans ce film, tout est bien réel. Rien n'est inventé par Noodles. Même sous l'emprise de l'opium, il est inimaginable qu'un personnage ait une telle imagination, même si il est vrai que ce ne serait pas si étonnant que cela de la part de Leone, lui qui a transformé Harmonica en homme immortel dans Il était une fois dans l'ouest. Pour comprendre réellement le film, il faudrait se procurer la première version du film, celle où les producteurs avaient remis toute l'histoire dans l'ordre. Ou alors, il suffit simplement de faire comme je l'ai fait : prendre un carnet, y noter tous les passages du film, puis les remettre en place. On s'aperçoit alors que tout tient dans un enchaînement logique, sans que l'opium n'y intervienne vraiment. Alors, pourquoi Leone insiste-il tant sur l'opium ?

Pour moi, la réponse est claire. Pendant 4 heures, le film exhorte le spectateur à se battre, en même temps que Noodles le fait. Mais Leone conclut subtilement sur une vue de Noodles en train de sourire, en train de lâcher prise. C'est donc une scène d'abandon qui n'a pas fini de me hanter, au milieu d'un film de combat. Je pense qu'Il était une fois en Amérique nous interroge par ce paradoxe sur la nature de l'Homme. Qui sommes-nous ? Noodles répond d'une façon très sombre. Nous sommes condamnés à vivre en nous battant, pour finalement survivre grâce au passé. Noodles, lui, a passé 35 ans à absoudre ses regrets. A part eux, il ne reste rien de sa vie, sinon des souvenirs au mieux. Et finalement, ne sommes-nous tous pas condamnés, le jour de notre mort, à regarder notre vie, et à en relever tous les regrets ? Noodles montre également que ces appels du passé sont également réparateurs. Comment Noodles a vécu pendant 35 ans sans devenir fou ? En vivant dans ses pensées, dans un monde qu'il avait reconstruit, et où il était heureux. L'Homme, quel qu'il soit, sera toujours dépendant du passé et de son passé. 

Le Temps. Peut être finalement le sujet principal de Leone dans ce film. Il faut d'abord dire que dans la Saga des Il était une fois..., chaque personnage de Leone vit son présent en fonction de son passé. J'irai même plus loin. Chaque personnage cherche à se pardonner du passé grâce au présent. Harmonica cherche une vengeance, mais que lui reste-il après l'avoir accomplie ? Son Harmonica et un pistolet. Dans il était une fois la révolution, l'Irlandais se lance avec débauche dans les combats car il a déjà tout perdu. Noodles, lui, est un peu plus subtil. Au contraire des 2 autres personnages des Il était une fois, Noodles vit dans un mensonge qui lui permet de vivre. Leone montre par ce constat la puissance du temps, qui peut changer un esprit, le transformer et le modeler à souhait. En somme, c'est une  • recherche du temps perdu, une complainte contre le temps qui passe.

Le film n'atteindrait pas un tel niveau de grandeur sans la musique d'Ennio Morricone, qui ajoute encore de la superbe au drame. Ni trop triste, ni vraiment joyeuse, mélancolique et nostalgique, cette Bande Originale prouve le talent de ce compositeur.  Morricone trouve le ton juste, le ton « parfait ». Elle ajoute à chaque scène une autre dimension, aussi tragique que magistrale. Leone faisait jouer ses acteurs en leur faisant écouter la musique pour qu'ils puissent s'imprégner de l'ambiance de chaque scène, et non pas en l'ajoutant simplement au montage final. On ne peut s'empêcher de penser que cette idée relève de ce génie pur et simple, tant les acteurs semblent habités par les personnages qu'ils incarnent. Once Upon a Time In America est une fresque, autant musicale que visuelle.

Conclusion

Il Etait une fois en Amérique est donc un film ultra violent, de par cette violence physique et psychologique qu'il présente. Mais c'est également un film beaucoup plus subtil, triste et lent à l'extrême, qui semble se désoler lui même. Le meilleur film de Leone, de très loin. Et donc un des plus grands films de tous les temps. 

Enfin, pour faire taire les spéculations autour de la véracité du récit de Noodles, et de son rêve à l'opium, je me contenterais de citer Sergio Leone lui-même : « A quoi sert le cinéma s'il doit toujours être expliqué ? » Je répondrai une chose : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs. Le mépris est l'histoire de ce monde. »

 

Alexandre Javal-Evel

Once Upon A Time In America - Sergio Leone

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