Le Dernier Empereur - Bernardo Bertolucci

Représentant d'une nouvelle vague italienne parallèle à la nôtre dans les années 1960, soutenu notamment par Godard dans ses première années, Bernardo Bertolucci apparait avec des œuvres économiquement modestes et à portée très intellectuelle, déployant surtout le sujet de l'individu et de sa relation avec la politique. Au fil de sa carrière, il va faire évoluer son œuvre et  s'armer de moyens beaucoup plus importants et d'acteurs célèbres pour étendre la portée de son travail sans pour autant délaisser ses principes ou ses thèmes récurrents. Le Dernier Empereur, son film le plus acclamé, représente particulièrement cette période du cheminement de Bertolucci. 

Fiche Technique

  • Titre original : The Last Emperor/ L’ultimo imperatore
  • Réalisation : Bernardo Bertolucci
  • Scénario : Bertolucci, Mark Peploe, Enzo Ungari (d’après l’autobiographie de Puyi)
  • Décors : Fernandino Scarfiotti
  • Photographie : Vittorio Storaro
  • Montage : Gabriela Cristiani
  • Musique : Cong Su, Ryuichi Sakamoto, David Byrne
  • Production : Jeremy Thomas
  • Société de distribution : Columbia Pictures
  • Budget : 23 800 000 $
  • Format : Couleur (Technovision Technicolor) – 35 mm – 2,35:1 – son Dolby stéréo
  • Genre : Drame, biographie
  • Durée : 160 minutes/ 209 minutes (version télévisée)
  • Dates de sortie : octobre à décembre 1987

Distribution 

  • John Lone : Puyi (adulte)
  • Richard Vuu : Puyi (3 ans)
  • Tijger Tsou : Puyi (8 ans)
  • Wu Tao : Puyi (15 ans)
  • Joan Chen : Wan Rong
  • Peter O’Toole : Reginald Johnston
  • Ying Ruo-Cheng: le gouverneur
  • Victor Wong : Chen Pao-Shen
  • Dennis Dun : Big Li
  • Ryuichi Sakamoto : Masahiko Amakasu
  • Maggie Han : Yoshiko Kawashima
  • Ric Young : l’interrogateur
  • Wu Jun Mei : Wen Xiu
  • Cary-Hiroyuki Tagawa : Chang
  • Jade Go : la nourrice Ar Mo
  • Henry Kyi : Pujie (7 ans)
  • Alvin Riley III : Pujie (adulte)
  • Lisa Lu : l’impératrice douairière Cixi.

Résumé

A l’âge de trois ans, le mandchou Pu Yi est enlevé à ses parents pour succéder à l’impératrice douairière défaillante, Cixi. En 1908, il est proclamé empereur de Chine. Mais ce titre deviendra symbolique à partir de 1912 car la Chine devient une Républicaine et Pu Yi est condamné à demeurer dans la Cité Interdite. En 1925, Pu Yi quitte le palais impérial dans lequel il a passé les vingt premières années de sa vie. Avide de régner, il se rend en Mandchourie où il devient régent en 1932. Les Japonais se rapprochent de lui et le manipule jusqu’à l’arrivée des soviétiques en 1945. A partir de 1949, Pu Yi est détenu dans une prison communiste pour trahison envers la Chine. Il la quitte dix ans plus tard et se fond dans le peuple en ébullition pour devenir jardinier et bibliothécaire.

Critique     

Bernardo Bertolucci a réalisé son projet le plus ambitieux avec Le Dernier Empereur. En fait, il a élaboré une des plus impressionnantes fresques historiques de toute l’histoire du cinéma. Le coût du film est relativement bas si on le confronte à ceux des superproductions hollywoodiennes mais ce n’est pas le budget qui doit attirer l’attention mais plutôt la beauté des costumes et leur diversité (près de neuf-mille costumes), les perruques monumentales (plusieurs centaines), les décors imposants (certaines scènes ont été tournées au sein même de la Cité Interdite qui n’avait jusqu’à présent connu aucun grand tournage entre ses murs) ou encore les dix-neuf mille figurants amassés successivement devant la caméra grâce au génie logistique que le cinéma s’est depuis longtemps approprié.

Cependant quelques erreurs historiques sont à déplorer pour une telle fresque. En effet, le spectateur pourra très probablement s’offusquer de constater que la date de l’abolition des eunuques en 1912 n’a pas été respecté et que Zaifeng, le père de Pu Yi, a été ignoré malgré son rôle crucial dans la restauration mandchoue de 1917 !

Si, en assistant à ce film, le spectateur ne tient qu’à découvrir les bouleversements qui ont ébranlé la Chine du XXe siècle pour la transformer en la puissance dynamique et moderne que nous connaissons aujourd’hui, il ne sera qu’à moitié satisfait. Comme l’indique de manière extrêmement claire le titre de ce film, vous ne quitterez pas des yeux Pu Yi durant deux heures et demie ! Or le dernier empereur n’aura le loisir de connaître la situation de son empire que par divers intermédiaires car, du début à la fin, il est déconnecté du monde réel. Que ce soit dans la Cité Interdite, dans le palais impérial de Manchourie ou dans la prison communiste, Pu Yi, qui est pourtant une marque de l’Histoire de Chine, un symbole, un homme sensé faire l’Histoire, ne cessera d’être isolé. Cet enfermement est visuellement exprimé notamment par de nombreux passages de l’empereur et de ses femmes derrière des piliers imitant ainsi des barreaux de prison. Tandis que cette « mise en scène des piliers » est devenue une facilité, un procédé parfois sans sens dans le cinéma, son utilisation fréquente dans Le Dernier Empereur est réfléchie ou, du moins, peut être interprétée rationnellement. D’ailleurs la mise en scène de Bertolucci est entièrement réfléchie. Il dresse non seulement un film à l’esthétique très recherchée et aux procédés aussi variés que les costumes mais aussi bourré de sens. Chaque plan a une signification, rien n’est laissé au hasard. Le Dernier Empereur est un film au minimalisme très poussé. Bertolucci exploite intensivement chaque lieu phare du film, provoquant parfois des contrastes violents. Si la prison communiste est dénudée et son étalonnage verdâtre et sombre, la Cité Interdite est riche en luminosité et en couleurs rougeoyantes ou dorées et les décors complexes s’amassent en grande quantité. Le palais impérial mandchou, un des lieux primordiaux du déroulement du film, est plus froid tout en restant luxueux et lumineux. L’apparence plus moderne, plus propre, s’oppose à la vieillesse de la Cité Interdite (fin de la construction en 1420) synonyme de durabilité. La salle principale ressemble à une fosse que l’on peut observer depuis des allées de côtés la surmontant…    

L’isolement de Pu Yi n’est pas que physique : il aura beau être encerclé par des centaines d’eunuques, de concubines et autres serviteurs ou, plus tard, par des myriades de ministres et de diplomates, il demeurera seul durant la majeure partie de sa vie. Durant son enfance, ses seuls amis étaient un criquet et une souris blanche ! Son précepteur Johnston, modèle moderne fascinant Pu Yi, lui apporta peut être la compagnie la plus constructive. Mais si quelques rares autres personnes, comme l’impératrice ou sa seconde épouse, s’attachent à lui et l’apprécient à sa juste valeur, il n’hésite pourtant pas à les négliger après son départ de la Cité Interdite en 1925 d’où il sort plus « empereur » qu’il ne l’était dans son palais.

Quand Pu Yi est enlevé à ses parents pour devenir le fils du ciel à trois ans, il est loin de désirer une telle responsabilité et sa première préoccupation n’est pas d’assurer la perpétuité de la très vénérée dynastie Qing mais plutôt d’être auprès de son papa et de sa maman. Mais bercé dans les mensonges, il finit par se considérer supérieur et à vouloir fermement devenir empereur. Sa jeunesse perdue dans les treize hectares de la Cité Interdite a été largement suffisante pour s’attacher au pouvoir impérial. C’est pourquoi il décide, par tous les moyens, de trouver un nouvel empire, de régner quelque part, n’importe où ! La Mandchourie, son pays natal, lui est cédé. Mais les Japonais le manipulent et, par son aveuglement d’empereur satisfait de dénicher un trône reconnu, il va jusqu’à repousser violemment l’impératrice qui tente de le convaincre de prendre conscience de la manœuvre qu’il subit. Cette dernière tombe dans une dépression enfumée d’opium, le mal qui a tué la mère de Pu Yi.

Course désespérée du petit empereur dans une allée interminable bordée de hautes murailles étroites. Pu Yi poursuit sa nourrice aimée, Ar Mo, qui est expulsée du palais impérial. La musique accompagnant cette scène est déchirante. Elle se construit sur un motif répétitif qui semble interroger sur un ton tantôt résigné, tantôt révolté (tout comme la mise en scène, la magnifique bande-son de Le Dernier Empereur est pleine de sens). Pu Yi finit sa course dans la cour avant du palais prise par le gouvernement républicain, gagnée par les mauvaises herbes… Cette scène ne représente qu’une des nombreuses pertes que va endurer Pu Yi. Jamais le dernier empereur ne conservera sur une longue durée un être aimé ou un ami. Tout le monde le quittera contre son gré, le laissant seul dans les lambeaux de sa destiné détruite. La scène décrite brièvement dans ce paragraphe se reproduit plus ou moins de la même manière pour la mort de sa mère ou le départ de l’impératrice. De cette même façon, d’autres schémas de scène se répètent pour mettre en valeur la répétitivité des évènements que connaît l’empereur. Certaines répétitions finissent par se résoudre, comme le désir de fuite de Pu Yi, et d’autres non. Ce procédé de répétition/résolution n’a rien de très innovant mais il est manié avec tellement de justesse qu’il est incritiquable. Le Dernier Empereur n’a pas vraiment de portée expérimentale : Bertolucci applique une mise en scène, certes, brillante mais conformiste, presque rigide. Mais cette raideur apparente, comme presque tout ce qui compose ce chef d’œuvre, est justifiable ou interprétable. Elle est à l’image de l’attitude d’un empereur qui se doit d’être éclatant et de veiller à sa grâce.

Cet empereur est incarné avec talent par l’acteur américain John Lone (Zun Long) qui a su faire évoluer pertinemment son personnage tout au long de sa vie. Le choix de Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie) pour incarner le précepteur écossais, Reginald Johnston, a été très judicieux. En effet, O’Toole, impliqué dans un cinéma très occidental dans sa carrière, représente par excellence l’homme occidental qu’il incarne dans le film.  Wu Jun Mei (Wen Xiu, impératrice) et Wan Rong (Joan Chen, seconde épouse) ont effectué un travail très satisfaisant avec un jeu rigide propre aux proches d’un monarque. Quand à l’ensemble des autres acteurs, leur participation peut être très appréciée. Ryuichi Sakamoto ne s’est pas contenté de composer une bande-son inspirée et acclamée, il a également créé avec son personnage Masahiko Amakasu un personnage particulièrement troublant. En effet, c’est un personnage indéchiffrable qui semble extérieur à l’intrigue tout en agissant au premier plan avec violence et détermination. Si l’on se réfère à la réalité, il est cependant possible de critiquer cette interprétation qui semblerait prendre de grandes libertés quant à la réelle personnalité du personnage.

A l’extrême opposé de Le Dernier tango à Paris, Le Dernier Empereur est accusé de conformisme et d’assouvissement aux masses. Alors que le quatrième film de Bertolucci a été classé parfois comme film X ou même censuré dans certains pays, la plus célèbre œuvre de l’italien a raflé les récompenses. Son palmarès est à l’image de sa qualité mais également de son conventionnalisme : neuf oscars saisis lors de la soixantième cérémonie des oscars (Meilleur film/Meilleur réalisateur/Meilleur scénario adapté/Meilleure photographie/Meilleur montage/Meilleur son/Meilleurs décors/Meilleurs costumes/Meilleure musique) et diverses autres récompenses récoltées par ci par là (neuf césars, deux Golden Globes, un British Academy Film Awards…).

Il serait idiot de croire que la foule ignorante est capable de se jeter sur Le Dernier tango à Paris ou sur d’autres films autant ‘auréolés’. Il est impensable pour un réalisateur de créer un film pour six personnes. Il ne faut pas attendre que le public vienne à soi, il faut venir à lui, par tous les moyens. Pour cela, il est nécessaire de faire des sacrifices. Et pour éviter ces pertes de souffle ou d’idées (qui peuvent être parfois bénéfiques à tous, finalement…), il faut mener un travail de détournement ingénieux.

Conclusion

Bernardo Bertolucci réalise un film minutieux et grandiose. Armé d’une foule d’acteurs doués, d’innombrables costumes, de décors imposants, de contrastes saisissants et d’une musique inoubliable, il grave son nom dans l’histoire du cinéma avec son chef d’œuvre le plus reconnu. Cette fresque historique saisissante peut être critiquée par les cinéphiles de l’extrême pour son conformisme inhabituel pour Bertolucci mais il n’enlève rien à sa beauté.

Coen

Votre avis sur Le Dernier Empereur :

Félicitation !

Aussi sobre qu'elegante, votre écriture se mele bien au décors des milles lunes.
Comment ne pas être d'accord avec vos paralleles et vos analyses tant elles sont pertinentes.
Du tres bon travail. Un travail à la hauteur du dernier empereur du milieu.

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