Chapelier Fou - Deltas

Deltas

613, le premier album de Chapelier fou avait été un véritable choc, de par la musique qu'il proposait (les Métamorphoses du Vide). J'avais beaucoup apprécié ces albums suivante, même si Invisible avait été une légère deceotion.

Aussi, quand j'ai appris la sortie de Deltas, je me suis jeté dessus, tout en étant prudent. Mais tout cela n'a pas duré bien longtemps, étant donné la finesse et l'orchestration quasi chirurgicale de ce nouvel album. Le Chapelier Fou est toujours aussi fou. 

Fiche Technique 

  • Composition/Ecriture : Louis Warynski.
  • Paroles "Tickling Time" : Gerard Kurdian.
  • Label : Ici d'Ailleurs.

Critique 

Pluisme. Des les premiers instants, on est caressé par une pluie légère, fine. Exotique. Le son, lui, est travaillé, le rythme, pas clairement défini. Puis, dans une béatitude reposée, un thème lent, mais intéressant, apparait. Tout est calme, fin, raffiné. La pluie s'arrête, doucement, puis reprend. Mais différemment. Plus diffuse, comme si on ne remarquait sa présence que quand elle nous touche. Elle s'intensifie. La rythmique est clairement exprimée sous forme d'élements qui se répètent. Enfin, tout s'arrête le plus calmement du monde. Comme si tout cela n'avait été qu'un rêve aquatique.

Grand Antartica. Chapeleir Fou s'improvise chimiste. On passe de l'eau à la glace avec une simplicité rafraîchissante.. Plongée dans l'austérité et la froideur arctique. Dans un silence fin également. L'orchestration est proche des courbes élégantes d'un glacier.  La rythmique est nette, le thème est efficace, le son des cordes clair. Tout cela nous attire vers un point de non-retour, où l'on peut contempler des monstres extra-terrestres sortitr de vieilles cités millénaires perdues au milieu des glaces, comme dans les Montagnes Hallucinées de Lovecraft. Tout s'arrête enfin et le silence nous persuade que tout cela n'a été que le tracé des schémas d'une composition riche et élégante.

Tea Tea Tea. Chapelier Fou nous montre dans ce titre comment prendre un thé. Et cela fait envie. Le procédé est comme souvent le même mais poussé à l'éxtreme.  Les sons sont plus éxotiques, plus aquatiques. Le tout, très bien utilisé, encore une fois. Notre thé est donc accompagné de méandres électroniques, et de musique classique, par moment. On peut presque sortir le parfum flottant du thé, tout autour de nous. Et enfin, tout cela s'arrête. Le thé est passé. Trois fois en plus. Mais voici justement la limite de ce titre, et, en extrapolant un peu, la difficulté que va bientôt rencontrer Chapelier Fou,  à savoir ne pas s'enfermer dans un modèle. Ce titre semble parfois tourner en rond. Quant au Chapelier Fou, je pense qu'il a déjà donne des elements de réponse sur son évolution. Elements positifs d'ailleurs pour l'instant mais éléments à conserver sur le long terme.

La Guerre des Nombres. Tout commence bien. La mélodie se veut rassurante. Tranquille. Les percussions entrent en piste. Et là, c'est le drame. Il ne faut jamais se fier aux apparences. Le thème change, le caractère aussi, mais sans qu'on sente un changement fondamental. Tout se fait donc avec un naturel bluffant. La tension augmente, accompagnée comme elle est par les cordes. Une brève trève aérienne. Puis on est de nouveau emporté par ce flot de sons orchestré de façon savante, un peu comme Steve Reich. A chaque écoute, on entend un nouveau son, une nouvelle nuance, une nouvelle subtilité. Témoignage fantastique de la richesse sonore du Chapelier, et du trésor qu'il représente.

Triads For Two. On commence par retrouver des sonorités de Tea Tea Tea, à l'instar du violon magique de l'homme du Pays des Merveille. C'est de nouveau un mélange très intéressant entre une orchestration savante et une originalité vivifiante. Après un énième changement de cap auquel pas grand monde ne s'attend, on peut presque entendre le son d'un clavier de la B.O. des Revenants. Tout semble prévu, anticipé, puis éxécuté. Le tout se répétera une fois de plus, comme un gigantesque miroire. Ou comme trois fois deux.

Pentogan 3.14. Tout part d'un malentendu. Pentagone. Pentogan. 3.14. Pythagore. Indécision vite balayée par un glissendo des cordes, accompagné d'éléments rythmiques qui se répètent. Et plus on avance, plus on découvre de nouvelles choses, comme si on entrait pour la première fois dans un tombeau de Pharaon. On reste là, ébahi, devant la grande force du Chapelier sur cet album : se réinventer constamment, pour proposer autre chose.

Polish Lullaby. Chapelier Fou, évoque, comme le dit le court article des Inrocks, un conte pour enfant. Mais pas que. Le thème est mélancolique, nostalgique presque. Deux interprétations s'imposent. La première serait la simple lecture d'un conte comme le Vilain petit Canard. Et la deuxième, ma préférée, est que le Chapelier veut nous faire revivre les temps passés qu'on ne retrouvera jamais. Ceux des premiers contes. Et des premières tristesses. Et je ne peux m'empecher de penser à la Petite Fille aux Allumettes, comme lui pense peut-être à un conte polonais...

Tickling Time. On peut entendre la voix du Chapelier. S'il me lit, je lui pose la question si M. Anderbourg était déjà là à son époque... Mais c'est une autre histoire. La voix, justement, est douce. Calme. A l'image de sa musique en quelque sorte. Quant à la musique, justement, elle est comme toujours bien en place, bien orchestré, bien mixé. Sans accroc. Gentil, et ce n'est pas méchant de le dire.. La voix se fait soudain plus insistante. Mais pas pour longtemps. Car tout retourne rapidement au silence. Chapelier sait s'arrêter.

i_o. Tout commence par un bruissement de verre. Je ne vois pas de meilleurs termes. Puis, un autre thème apparait. On sent que tout converge vers un point, un seul objectif. Et stupéfait, on ne peut que s'approcher du secret si bien gardé de la grâce de la musique du Chapelier Fou. Car, c'est bien la grâce qui s'impose pour décrire ces sons de cordes lisses et clairs. Mais tout s'évanouit rapidement, comme si tout cela n'avait été qu'un songe, ou une oasis au milieu du désert. Alors qu'on croit que tout est fini, la musique reprend. Et augmente en intensité à une vitesse remarquable. Puis, finalement, et pour de bon, tout s'arrête.

Carlotta Valdes. D'abord une sueure froide. Carlotta Valdes est bien là dans Vertigo de Hitchcock. Les premiers sons qu'on entend renvoient indéniablement au vertige, chef d'oeuvre de Hitchcock. Mes mains se font moites en écrivant ces lignes. Moi-même atteint de vertige, je ne peux m'empecher de penser que le Chapelier sait aussi de quoi il s'agit. Au début, la musique peut paraitre classique. Puis, il se fait sans aucun doute, électronique, tout en gardant cette influence. Tout semble planer, comme suspendu dans une grâce subtile. Tout à coup, un changement radical. Tout tombe et se remet en mouvement. Comme animé par cette folie nihiliste de Hitchcock. un thème juste parfait, une orchestration en tout point semblable. Tout s'accélère. Puis tout s'arrête. L'album est fini. Normalement.

Conclusion

Chapelier Fou signe son meilleur album à l'heure actuelle. A la tête d'une orchestration interessante et d'une recherche sonore personnelle et extra-ordinaire, Chapelier Fou a su imposer son propre style de musique. Inspiré par des mouvances aquatiques (Pluime, Grand Arctica), des phénomènes mathématiques (Triads For Two, la Guerre des Nombres, Pentogan 3.14), contes épileptiques (Tea Tea Tea, Pollish Lullaby), ou chefs d'oeuvre tragiques (Carlotta Valdes), Deltas est définitivement un très bon album. Et sa richesse est somme toute bluffante, malgré un coté "gentil", qui fait quand meme plaisir. Chapeau Chapelier.